Rose par rose
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- « Je vous promets qu’elle vous ira très bien !? Essayez donc pour voir ! »
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Je ne sais pas ce que m’amuse le plus : son regard enjoué, brillant d’allégresse et d’emballement pour un produit si désuet ou la situation dans laquelle je me suis encore fourré, comment je me suis retrouvé errant en pensée dans un centre où j’ai toujours cette impression étrange d’être regardé par des produits, mis en vitrine pour être consommé et soldé par la société.
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-« Ça ne coute rien de l’essayer. »
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Penses-t-il vraiment son discours dans une sorte de congruence spontanée ? J’envie cette capacité à être enjoué si facilement, comme quoi être passionné c’est passionnant. Il est sans doute très bon vendeur. Ou est-il juste le résultat de cet instant présent ; d’un effet d’attente d’une rencontre dans un contexte commercial guidée par une logique de rentabilité.
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« La coupe vous ira bien au vu de votre corps ! »
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Un peu intrusif, et très jugeant sur mon esthétique ; il insiste ; ça me rappelle plusieurs personnes. Et me connaissant, ça peut marcher même si il ne fait partie de ces personnes qui m’aventurent dans le hors-piste, le hors-limite.
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« Essayer, ce n’est pas forcément l’acheter ; »
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Ce n’est pas ce que la théorie de l’engagement ni le pied dans la porte me démontrent.
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Comme je suis taiseux et lent, ça l’encourage à parler. Et puis, il n’y a personne dans son magasin. La solitude et l’ennui amènent à investir n’importe quoi. Il n’avait peut-être plus de batterie sur son téléphone.
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Il tente le monologue dialogué dans une belle preuve de proactivité et de créativité forçant mon respect à son égard.
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« Faites-le pour moi.
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-Bah ?! Vous pouvez l’essayer. »
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Il rigole. « Je suis beaucoup moins svelte que vous. »
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Je prends la chemise et je m’avance vers la cabine.
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Au final, ça a marché.
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Me fixant, dans la glace, plusieurs commentaires me viennent à l’oreille. Des notes lointaines d’une enfance pas si désagréables, des notes pas vraiment fausses non plus ; j’entends des « pédé, » des gazelles, des ballerines, des tantouzes, des petites sveltes. Ces souvenirs me viennent en sourire car ces commentaires arrivaient souvent dans un contexte affectif ;
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Une forme de discrimination positive ; pas celle des minorités victimisées.
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« Faites-moi voir ? Franchement, elle est faite pour vous. »
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Too much, je n’y crois pas une seule seconde, il faut être plus nuancé pour manipuler. Mais à mon avis, comme je suis son seul client, il s’emballe :
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« En été, quand vous allez prendre le soleil, elle sera encore plus belle sur vous.
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- Je n’en doute pas mais avec ma gueule de zombie et mon teint de vampire ça prendra du temps. »
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Son silence et son rictus gêné me calment.
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« Alors vous la prenez ?
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-Non.
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Ce n’est pas donné à tout le monde de porter du rose. »
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Réfléchissant à l’absurdité de cette phrase, je remets le vêtement sur le cintre ; tant bien que mal.
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Je galère. Il me la prend des mains.
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« Laissez, je m’en occupe. »
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Et je retourne me balader en pensée :
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Savoir porter du rose ?
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Rose, la couleur du nuancé ; d’une politique socialiste, d’une politique de gauche qui se focalise sur l’autre.
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Rose comme ces fleurs qu’un indien essaye de me vendre pour essayer de sortir d’une condition déterminée.
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Rose comme cette dimension genrée trop importante pour l’oublier.
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Rose comme cette chanson d’un oiseau triste, de cette « Môme » Edith à l’enfance désolée mais qui arrive à exprimer le beau dans la plus grande simplicité.
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Rose comme cet agenda scintillant acheté par provocation, pour une relation, par convention avec cette envie de le bruler pour voir ;
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_________comment la couleur peut se tordre sous la flamme ;
_________comment la vie s’organise sans préméditation,
_________comment la vie se présente dans l’absence,
_________comment la vie se révèle dans l’oisiveté.
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Rose comme le ciel d’aurore, ce feu pâle accompagné d’une rosée estivale. Cette même lumière sèche ma rétine matinale car mes yeux chauds humidifiés s’éveillent d’une nuit arrosée par mon envie de crever, mon envie de me piquer et de piquer l’autre avec mon acrimonie d’air blasé.
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En fait, cette couleur met en scène toute l’aquarelle de mes relations ; toute la nuance, la variété et le mélange étrange qui se manifestent dans tous ces portraits relationnels si singuliers tout en étant si commun ; avec sa part d’énigme et d’imprévisibilité permettant ainsi la surprise ; et avec elle, l’envie d’investir ; l’impulsion d’écrire ensemble pour (se) découvrir.
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Curieusement, elle ponctue d’anecdotes toutes mes partitions, tous ces partages en relation qui rendent mes souvenirs plus poétiques que simplement historiques.
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Rose comme l’affection tendre de ces belles amitiés qui accueillent mes souffrances en silence et le plaisir en sourire.
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Rose comme ces flamants rendus moins blanc par leur alimentation et leur environnement ; un animal grégaire tellement maladroit au sol, tellement élégant en vol ; un peu comme cet ami à la plume acerbe qui m’est tellement cher, qui aura sans doute plusieurs commentaires à me faire et ce, notamment sur ma tenue ; mais pas seulement vestimentaire. J’aime l’idée de me dire que par le partage, je me nourris de mes relations ce qui influence mon plumage en le rendant remarquable.
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Merci pour ces Roses que je vais mettre sur papier sans essayer de les abimer:
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Rose saumon comme ce poisson préparé avec soin
car selon lui ; la cuisine est une mise en forme romantique ;
l’esthétique photographique d’un amour partagé.
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Un repas qu’il faut prendre le temps de déguster finement,
de peur de s’empaler la gorge avec une arête dissimulée.
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Rose comme un pamplemousse ;
un fruit mauvais pour le cœur, tellement bon en bouche;
Un doux mélange d’amertume et d’aménité sucrée ;
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Ce même agrume dégusté sous la douche avec toi dans un moment suspendu, d’une gravité légère, dans des sensations exacerbées par l’eau, les pensées de l’être-aimée, le contexte de la relation, le beau ; où ton engouement sur cette fausse croyance gustative m’a fait tellement sourire que j’avais perdu l’envie de te contredire.
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Comme si le moment me semblait plus juste que le vrai.
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Rose comme ces intensités remplies de légèreté simple. Un peu comme une croche pointée ; Un rose vif, un rose de célérité.
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Rose comme ces lèvres cerise
A cause d’un maquillage qui s’enlèvera à force de frottement
inopiné d’une main dansante et désinhibée, un peu comme
tes « improses » exquises.
A ces mêmes lèvres, je tends l’oreille à une invitation potentielle.
Crois- tu ce qu’elles me disent dans cette spontanéité chaotique ?
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Rose incarnat comme ces tétons en érection ; Exposant une sorte de désir, ou une simple stimulation escortées
d’une rougeur émotive qui exprime une forme de gêne et un partage
de bien-être accordé à ces sons érotiques de linotte mélodieuse que
j’aime t’entendre chanter.
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Rose balais comme ce rubis ;
cette groseille, le fruit de ce sexe entre ces autres lèvres un peu plus
foncées. S’ouvrant comme une figue au nectar citronné et salé que je
peux sentir se tendre, s’ébranler en se congestionnant de velléités
sublimes, similaire à un gin amer adouci à l’hibiscus relevé par
l’épice du poivre rose.
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Certains de mes amis me disent alcoolique.
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Rose comme cette couleur que tu achetais régulièrement pour embellir une beauté déjà si jolie, en me disant qu’elle sublimait ton visage bronzé, tes cheveux bruns et tes bijoux argentés.
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Pas besoin de rose pour voir ces belles choses.
Rose magenta indien symbolisant toute les nuances florissantes de ces bourgeons qui
s’éveillent aux printemps : comme la fleur de cette plante grimpante
sur ta jambe. Ce lierre élégant peint sur cette peau pale :
Il accompagne et dessine tes courbes fines, ondulées comme des
ouïes de cet instrument que tu sublimes, dont la robe me donne
envie de caresser avec la plus grande des tendresses, jardinant avec
souplesse, quitte à me griffer à ces épines symboliques. Je suis prêt
à m’approcher délicatement, à appréhender tout doucement comme
cette mésange charbonnière au vol prudent lisant passionnément la
partition de ton corps et de notre relation. Car, contrairement aux
rosiers tracés, ton échine me parait douce d’épine.
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Rose cuisse de nymphe, Témoin de toute la douceur des nuitées où nos corps ont dansés
avec la crainte de se laisser emporter sur ces tiges aiguisées par
l’étreinte. Ces mêmes tiges que je m’imagine représenter une
souffrance déposée ou vécue, d’une douleur d’avoir trop tenté,
d’avoir trop vu ; à s’être dénudé en prose et en pose pour ne pas
déplaire, pour plaire et ne pas vivre du rejet ou de l’abandon en
s’abandonnant, se forçant à se sacrifier pour satisfaire des pensées
traitres.
Mais je peux me tromper. Peut-être qu’on pourrait en discuter ?
Rose comme cette fleur que j’aimerai arroser de ma douceur.
Où chaque geste, chaque touché voudra représenter mon envie de
soigner, d’aimer, non seulement ce corps incarné mais cette relation
sublimé que j’ai envie de tracer par ces gestes précis à peine effleuré,
aux touchés méticuleux et si distinctifs.
Rose comme l’urgence positive qui me fait bondir ; que je vis à chacun de
ces contacts, de tes sourires, de ces caresses en souvenirs que je
m’amuse à faire revivre en sensation, en émotions, physiquement.
Car le rose s’inscrit dans le corps. Il se pose dans mes moments de
pauses et s’invite en pensée ; intrusive par moment et créative par
envie.
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Ces ingrédients composent l’essence d’une vie. Une œuvre
artistique où le beau n’est pas seulement dans l’art mais se construit
dans le regard du spectateur, devenant ainsi auteur où œuvre une
création collective.
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Rose
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La couleur du romantisme et du beau dont le spectre mélange le rouge et le blanc.
La couleur de la délicatesse et du sang. Ça ne me dérange pas de saigner pour ce genre de douceur. Même si j’ai peur. Quitte à passer pour un personnage romanesque cliché, à « l’eau de rose » ou celui d’un amant consommé. Tant que j’ai l’impression d’aimer vraiment. Car même si je ne suis pas cohérent, je pense être congruent. Même si ça ne fera que répandre ces idées stéréotypées.
Racontant une fable contée parfois morose mais souvent rose, si on la considère à l’instant T.
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Merci pour tous ces moments d’une extrême intensité.
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Passé, présent et à venir ;
Le rose est difficile à décrire. Il est vite dragée et grandiloquent. Il tombe dans le saillant comme ces mariages et ces baptêmes. Ces rituels représentent un engagement dont je n’arrive plus à y mettre le sens.
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Les passions tristes me sont tellement plus faciles à mettre en scène ; Pourtant leur beauté se sublime quand elles s’entremêlent au rose des ardeurs. Parce qu’une tristesse à l’eau de rose est ridicule ; dans le sens où on se sent stupide de la vivre ; car je me laisse aller, dans l’incompréhension, dans la sensation, dans l’absence de prise en compte des conséquences.
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Et à la lecture, je me dis que cet écrit est d’une niaiserie risible.
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Mais qu’est ce qui nous rend stupide ? La perception de la chose, l’idée qu’on s’en fait, l’histoire qu’on se raconte ; un peu comme avec cette chemise.
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C’est bien de rire.
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Je souris tout bêtement : pourquoi ne pas être un peu niais de temps en temps ; car on passe souvent à coté de certaine choses en philosophant sur l’abstrait et en intellectualisant le sensationnel.
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Merde ?! Pourquoi je ne pourrais pas porter du rose ;
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Je repasse par le magasin d’un pas enjoué, je gambade comme un demeuré ancré dans une folie étrange.
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Le monsieur accueille mon sourire avec une joie ; conventionnelle, commerciale, moqueur, dénonciateur ?
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Je n’en sais rien et ce n’est pas un problème ; parce que je l’emmerde.
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« Vous faites le bon choix ».
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Je lui demande: « Choisir ce n’est pas forcément renoncer » ?
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Il ne répond pas ; Le prix s’affiche :
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« Putain, elle n’est même pas soldée ».