Rose par l'anémone rose
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Il est quatre heure passée et au lieu d'abdiquer me voilà qui erre en pensées, qui rumine puis suppose mon demain, mon matin, qui analyse les précédents, qui pars à la recherche de ce temps perdu dans mon lit à ne rien faire, pas même dormir, à ne pas me lever sans savoir pourquoi, à me supplier de le faire, à ne pas m'écouter, à fantasmer sur une autre voix, une autre vie, un autre moi et peut-être même pas moi du tout, un autre, mais quel autre m'intéresserait ? personne alors, rien donc, et n'est-ce pas là le fond ?
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C'est la troisième fois en six mois que j'installe Tinder. Je n'aime pas le principe de cette application, je n'ai que peu de respect pour ceux et celles qui l'utilisent. J'ai peu de respect pour ma persone. Commencer quelqu'histoire que ce soit avec quelqu'un qu'on respecte peu, quelle idée saugrenue... Alors je supprime, quelques jours et quelques matchs à peine après avoir installé.
Ma première description, c'est cadeau :
Je suis fauché.
Je vis chez ma mère.
Je suis drôle parfois.
Une parfaite invitation au voyage, mh ? Je me demande si un pêcheur a déjà utilisé un piranha comme hameçon. La seconde était similaire, quoiqu'un brin plus discrète, un brin moins directe. La nouvelle est cryptique. Et idiote. Toujours est-il que je ne joue le jeu qu'à moitié. A quoi bon ? Le jeu est répugnant, et je n'ai pas les bonnes armes dans cette coliséenne. Extension du domaine de la lutte. Toi et moi produits pour l'autre, ton cul son cul que de beaux culs dans ce lupanar pixélisé où je suis client comme roulure, allez-vous toutes à la salle, mesdames ? Ces messieurs y vont-ils tous, eux aussi ? Ai-je loupé le mémo ? Dormais-je à l'annonce du héraut ? C'est probable. Qu'importe : je désinstallerai bientôt. Travel addict ça veut juste dire riche sans aucune conscience de classe, Mégane, Clarisse, Elisa... Good vibes only ça n'existe pas, Suzanne, Ambre, Elisa. On ne peut pas profiter du positif sans au moins parfois affronter toute la violence du négatif, une leçon digne du primaire. Vos dièses et triple M que j'ai dû googler sont prétentieux, Charlotte, Nathalie, Elisa. Elisa cumule. thispersondoesnotexist ? Bien être, bien être, bien être, partout le bien être. Développement personnel. Spirituelle. Lion ascendant scorpion. Regardez mon joli tatouage de soleil, d'arbre, de lune, de ying de yang et d'autres chinoiseries. Voyez comme je suis ouverte, et que si tu m'impressionnes avec une bonne "pick up line" je m'ouvrirai davantage. J'aime les hommes pas les garçons. En anglais parce que je suis bilingue, trilingue. Je fais de la randonnée et de la photo et de la randonnée parce que je fais de la photo et tout vu du haut rend mieux, surtout la duck face en selfie, non ? Et si non : pas grave, il y a le décolleté pour compenser. Ma personnalité tient dans un bonnet C, pas besoin d'un bon essai c'est à toi de m'impressionner, essaye. Tu es l'homme oui ou merde ? Où sont passés les vrais hommes ?
Je sais ce que je ne cherche pas. J'ignore ce que je cherche. La non solitude j'imagine. Comme tout le monde. C'est pesant d'être seul tout le temps et depuis toujours. C'est long toujours. Je me demande si les éphémères ont un toujours. S'ils ont le temps de s'ennuyer. La notion d'ennui recquiert sans doute des capacités cognitives trop importantes pour un insect insignifiant. Je suis spéciste, oui. Et carnivore, trop. Je ne suis pas plus laid qu'un autre, encore que ça dépend quel autre, évidemment, pas plus laid qu'un autre laid, disons, et ceux-là, nous autres, sont et sommes légion. J'ai plus d'esprit qu'un autre, quel que soit l'autre à très peu d'autres près. Je suis brillant. Et humble aussi, mh ? Et superficiel. Je veux une belle avec de l'esprit. Pourquoi se contenterait-elle de moi cette perle là, là est la question. Pétasse.
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Les jours de beau temps lorsque je parviens enfin à quitter le lit je vais m'allonger (encore...) sur l'inconfortable balancelle au jardin pour profiter un peu du soleil, et en guise de remerciement pour cette délicate attention ce dernier brule ma fragile peau micro-accutanée, désagréable rappel que ma place est ailleurs, peut-être en sous-sol où il fait frais, où renâclent les pestes et les parias, peut-être en forêt où il fait frais aussi, j'aime la fraîcheur, en forêt où s'apaisent même les chiens même les loups : un peu de simplicité, je ne suis qu'un homme après tout, un primate encostumé pour les différents bals ; un peu d'ivresse et me voilà qui danse, et me voilà qui apprécie momentanément l'aujourd'hui, et me voilà qui respire enfin un peu. Un peu c'est mieux que rien, un peu c'est déjà beaucoup. Je me pose dans la balancelle et j'y observe ces fleurs roses, stupide thème, mh ? Encore qu'il m'incite à observer à nouveau l'insignifiant – peut-être pas si insignifiant, d'ailleurs, en tout cas pas pour cette abeille –, et pour moi c'est beaucoup. Merci petite chipie. J'observe ces fleurs épanouies et je culpabilise parce qu'il est telle heure et que je n'écris pas et que je n'écrirai pas aujourd'hui c'est acté déjà. J'écris incroyablement bien que c'en est insultant, GPT n'effraie que les mouches, je suis un dragon, une libellule. Mais j'écris lentement, je repousse, je patauge parfois. GPT ne patauge jamais, même lorsque sa boussole indique le sud, elle l'indique immédiatement et avec une confiance qui ferait pâlir jusqu'à mes plus prétentieuses esbroufes. Des devoirs tous les jours de ta vie, quel excellent choix pour un perfectionniste maladif. J'aurais dû travailler dans le bâtiment. A la ligne. J'aurais dû accepter cette lobotomie, Méphisto en cravate. Qu'est-ce que je fous sur Tinder ? Ma place est à l'asile, pas sur le marché du sexe. Je me demande combien de coups de crâne dans ce joli mur blanc pour une visite des coulisses avec les props et tout le bordel. Je me demande qui plisse les yeux, là. Qu'est-ce que je fous sur Tinder ? Je fuis, d'une fuite faussement progrès. Je ne suis pas timide, juste intransigeant, incohérent et impertinent. Je ne suis plus suicidaire, c'est quelque chose. J'ai pris mon antidépresseur aujourd'hui ?
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Je soupçonne qu'ils seront légion à citer Piaf. S'ils sont légions, ce dont je doute. Je suis inquiet à l'idée qu'on soit chaque fois de moins en moins à jouer le jeu, ce mois-ci très peu, quid du suivant ? J'ai pensé le truc en mode partage, pas corvée, ce que cela semble être pour beaucoup. Dommage. Au moins j'aurai essayé. J'aurai proposé un truc. Peu le font. L'anonymat est un peu flingué, je ne fais pas d'effort, mais il l'était dès la première phrase, non ? Rapport choucroute mais tous ces torchons qui se pavanent en librairie et moi qui n'ai encore rien publié, c'est criminel je trouve. Je n'ai jamais contacté d'éditeur, on ne peut donc pas trop leur en vouloir. Parfois j'en ai marre d'avoir peur, c'est nul la peur. C'est décidé : je boude la peur. Voilà, elle le prend comme elle veut, la pute.
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Rose comme le flamant qui me rendra célèbre. C'est décidé ça aussi. A la base je comptais faire un texte à la première personne sur Pacouille, je commence à l'apprécier cet alcoolique autodestructeur. Les hommes que j'aime boivent trop. Sauf papa, et d'ailleurs je me demande pourquoi parce qu'on est du genre vite accro chez nous autres. Peut-être que c'est la faute à l'autre 50%, maman est droguée au sucre. Moi aussi. Les bonbons surtout. Miam les bonbons. Ils me donnent la chiasse les cons, parce que je ne m'arrête pas, je vide le paquet quel que soit le paquet. Ça se précise sur Tinder les assuétudes ? Et ma dépression je la précise ? Stupide flamme rose. On y trouve des nanas d'une beauté incroyable et sans filtre, parfois je tombe des nues. La Possibilité d'une île, les prémisses, la possibilité d'une presqu'île, Matthieu sourira peut-être. Je crée des mondes. Il va me manquer ce con. Je lui écrirai une lettre, je pense, à ouvrir là-bas. Il fonctionne par lettres ce con. Il n'est pas exactement con, ce con, mais peu importe. Ce texte n'a aucune structure. Je suis sous rilatine. Ivresse, je danse. J'ai quasi terminé Du côté de chez Swann, Proust sera mon Everest. Sartre est un volcan, hors fiction je n'y pige pas grand chose, pourtant je suis souvent d'accord. Je me relis là. Putain j'écris bien. J'aurais dû faire écrivain, j'aurais dû faire primatologue. Un jour mon frère m'a vexé, j'avais seize ans je crois, il m'a dit "toi tu veux toujours faire comme tu vois à la télé, tu regardes Urgences tu veux faire chirurgien..." J'adore le sang, le pus, les organes, quel kiff ça aurait été mais les opérations de dix heures... si vous voulez que je le bute tout de suite le coco pointez-moi la jugulaire qu'on en finisse, encore que si je suis chirurgien je sais probablement où est la jugulaire, pas besoin de me l'indiquer, et d'ailleurs je pense savoir où elle est, mais je pense souvent savoir des trucs dont j'ignore tout. "...Tu regardes Ally McBeal tu veux faire avocat..." Le droit quel horreur, quelle erreur c'aurait été, il avait raison et avec cette phrase c'était le KO technique. Il a continué mais on a pigé. J'aurais dû faire bio, étudier les primates. J'ai fait psycho, étudié les primates encostumés, maintenant j'en aide un ou deux par mois, en tout cas je l'espère. Toujours est-il que j'aurais dû faire écrivain. Je commence à fatiguer, la rilatine fait ça, après sa phase 1 qui m'excite comme Hayek, comme Arjona, comme la reine Alba, merde j'ai un type ? Un type hypothétique, du moins. Rose comme le cœur qu'on ne m'a jamais brisé.