Brute par le tygnon contrarié
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Mon rêve, chère sœur, serait de te savoir morte.
Oh, comme je l'ai fantasmée ta mort, et comme je l'ai rêvée. Parfois au bout de ma lame, de ma batte, des mes mains. Souvent. Et quand je dis rêvée je veux bien dire rêvée, que j'en dormais à poings fermés. Et à dents révélées, un sourire d’hyène que l'oreiller pourra confirmer si je peux un jour vous présenter l'une à l'autre. Une pièce dans chaque fontaine, toutes ces bougies soufflées, une énième étoile qui file, quelques trilliards de trilliards et davantage de hadrons qui s'entrechoquent et que le destin se montre magnanime.
Je te hais, ma sœur. Je te hais. Plus que personne. Plus que la plupart des gens haïssent qui et quoi que ce soit. Plus qu'Israël hait la Palestine et vice versa. Plus que les prétendus pieux haïssent Gomorrhe. Plus que le choléra hait la peste, lugubre vedette irradiée. Plus que Narcisse s'aime.
Comme je regrette ton adoption, tu n'as pas idée. Comme je regrette que ces tremblements de terre qui déciment tout sur tes terres natales n'aient pas commencé quinze ans plus tôt, tant de corps en plus à pleurer et pourtant en moi toute la tranquillité d'un monastère de l'Est. Comme je regrette que ces guerres de gangs ne s'épanouissent pleinement qu'en 2024 ; qu'est-ce qui leur a pris tout ce temps, à ces sauvages ?! Ta gorge chérubine tranchée sous leurs machettes, quelle image apaisante. Et peut-être même aurais-tu pu leur servir de repas, à ce qui se raconte. Ils en seraient morts, qui en doute ? chaque atome en toi est toxique.
Sais-tu seulement ce que tu m'a pris ? Ce que tu me dois ? Sans même m'attarder sur les trop nombreux précieux totems d'enfance troqués, tes rares instances d'ingéniosité, d'initiative. Je te parle de mes vendredis, ma soeur. De mes vendredis et surtout de mes dimanches. De mes putains de dimanches, Sonia. Dix ans de dimanches, tu me dois. Mais non, bien sûr que tu ne sais pas. Le ressentiment n'a qu'un unique sens, et par là on sait il est insensé. J'ai beau savoir, rien n'y fait : la boule au ventre se manifeste à chaque fois que je pense trop longtemps à ta trogne-immondice, et à l'instant elle est si lourde qu'elle pourrait broyer un crâne, et pourquoi pas le tien ?
Dingue quand même qu'après tout ce temps la flamme brûle toujours. Il faut dire que tu es généreuse, on ne peut pas t'enlever ça : tes sporadiques élans impulsifs de sociopathe impunie l'entretiennent. Tantôt une menace pyromane, tantôt une rafale de menaces matricides. Tantôt un simple souvenir enfoui qui refait surface, 'ah oui, tiens, je l'avais oubliée celle-là.' Tantôt une pensée de tes qui en doute ? catastrophiques actions présentes et futures...
Te savoir mère me répugne. Me répugne et m'attriste. Pauvre progéniture. Moitié démons, certes, mais personne ne devrait avoir à payer pour les crimes parentaux. Trois gosses condamnés. Et certainement d'autres à venir, cafarde pondeuse. Quel gâchis. Dis-moi Sonia, toi qui es si fière de ces fameuses "racines Africaines"... tu n'irais pas te faire exciser ? Au nom de la tradition ? Je te parle de la totale, hein ! attention ! Une clitoridectomie c'est bien joli, mais rien ne vaut l'infibulation pour faire sourire les abjects Dieux primitifs. Enfin, si tu préfères vivre avec ton temps... – qui pourra t'en vouloir ? moi à part ? – disons qu'une simple hystérectomie conviendra. Mais sans anesthésie, alors : 'faut pas déconner. Sinon une balle dans la tête on prend aussi. Pas de chichis génitaux, un clic, un pan et on n'en parle plus. Pourquoi se compliquer la vie ?
D'ailleurs en parlant de vie... ça t'amusera : parfois quand j'y pense, quand je rumine inutilement sans arriver à trouver le sommeil, je me dis que je te dois peut-être un peu la vie. Ou plutôt la non mort. Le non suicide. Je refuse, vois-tu, de mourir avant toi. C'est purement superstitieux, tu en riras, surtout venant d'un esprit si cartésien ! mais je dois absolument m'assurer que tu peux mourir. Et puis ton enterrement ! festin ! pour rien au monde je ne voudrais le louper. Un banquet digne d'une fin d'album d'Astérix, que je m'imagine. J'en salive déjà. Version trash, par contre, si j'arrive à imposer mes volontés : en place d'Assurancetourix je te veux toi. Là et pas vraiment là. Et pas ligotée, si j'obtiens gain de cause. Quel intérêt ? Du calme, rien ne sert de pester : je ne compte pas me débarrasser de la corde. Je ne ferais pas ça à Goscinny... Je la vois juste ailleurs, et pourquoi pas autour de ton cou ? à maintenir ton corps déjà pourrissant. Je ne suis pas très bijou, mais je pense tout de même pouvoir affirmer que la corde te ferait un bien joli collier. Ça ne coute rien d'essayer. Essaie, s'il-te-plait. Tu veux bien ? Pour ton frère chéri ? On peut rêver, ma sœur. Oui, on peut rêver...
Mon rêve, chère sœur, serait de te savoir morte. Et longuement torturée avant, si ce n'est pas trop demander.