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La lumière, par la baleine jaune

En cette fin d’année 2023, en Belgique comme à peu près partout en Europe, chacun culpabilise lorsqu’il met en route son four, son séchoir, lorsqu’il prend une douche et même lorsqu’il ose appuyer sur l’interrupteur pour éclairer sa chambre ou son salon. Beaucoup investissent dans des panneaux solaires mais même ces derniers commencent à être hors de prix. Et tout le monde n’a pas des milliers d’euros pour en faire l’installation.

Anna, elle, a quitté l’Ukraine pour échapper à la guerre et, après avoir été recueillie chez des citoyens belges pendant 6 mois, elle a emménagé dans un appartement une chambre à Namur où elle élève seule ses deux enfants et son chien. Son mari est mort il y a longtemps emporté par un cancer foudroyant. Pour économiser, elle va se coucher en même temps que ses petits, elle prend sa douche en même temps qu’eux, regarde les mêmes dessins animés qu’eux, … Elle ne se permet aucun « écart ». Et pourtant, sa note de gaz et d’électricité est exorbitante et elle se demande comment elle va pouvoir continuer à les nourrir correctement et comment elle va faire pour leur offrir ne fut-ce qu’un petit cadeau et un petit repas de fête pour Noël.

Ses parents sont restés en Ukraine car leurs trois fils ont été enrôlés pour défendre leur pays et ils attendent désespérément qu’ils rentrent à la maison. Ils ont cependant poussé leur fille à quitter la région pour protéger leurs petits-enfants. C’est donc la mort dans l’âme qu’Anna leur a fait ses adieux et qu’elle a pris un car vers l’inconnu avec la peur de ne jamais les revoir. Elle a eu la chance d’être très bien accueillie en Belgique et d’être aidée pour toutes les démarches administratives d’autant plus difficiles à accomplir qu’elle ne parlait pas un mot de français lors de son arrivée sur le sol belge.

Anna travaille à mi-temps dans un supermarché tout près de chez elle depuis bientôt un an. Ses collègues lui ont parlé de l’opération « Papa Noël » qui consiste à inscrire ses enfants sur une liste pour qu’ils puissent être un peu gâtés par un lutin anonyme mais elle a trop honte et n’ose y inclure les siens. Elle sait que le gentil lutin qui leur offrira un cadeau ne saura jamais à qui il a apporté un peu de bonheur et de lumière dans son monde si sombre. Mais sa fierté l’empêche de franchir le pas. Jusqu’au jour où Alexandra lui demande si elle peut écrire sa lettre pour le Père Noël ce qui lui fait réaliser que sans l’aide d’une tierce personne, ses enfants ne trouveront rien sous le sapin. Elle les inscrit sans trop y croire mais, au bout de trois jours, elle a la surprise de voir que ses chéris ont été choisis par un mystérieux ange gardien.

Le 20 décembre, elle reçoit un colis qu’elle cache sans l’ouvrir et le 24, quand Alexandra et Davyd se sont enfin endormis, elle découvre avec joie la poupée dont a tant rêvé sa fille et les Lego Star Wars demandés par son fils. De plus, il y a une jolie et chaude écharpe pour elle et une boîte contenant ses chocolats préférés. Et même de la nourriture pour Vladimir, son chien. Ce qui l’intrigue car comment cette personne qui est censée ne pas la connaître a-t-elle pu deviner qu’elle avait un chien et qu’elle adorait les bouchées Côte d’Or ? Elle se dit qu’elle résoudra cette énigme plus tard et profite de la douceur présente.

Le 25 à l’aube, elle est réveillée par les cris de joie de ses enfants et c’est le cœur léger qu’elle se lève et leur prépare un bon chocolat chaud. Ensemble, ils regardent un film de Noël emmitouflés dans une couverture rassurante. Ses parents les appellent pour leur souhaiter un joyeux Noël et leur donner des nouvelles de leurs fils toujours au front mais bien vivants. Aujourd’hui, ils sont heureux et rien d’autre n’a d’importance.

Le lendemain, elle retourne travailler en laissant ses enfants chez la personne qui les avait hébergés et qui s’est gentiment proposée de les garder pendant les vacances. Elle est rassurée car elle sait qu’au moins pendant la journée, ils auront chaud et seront bien nourris. La vie reprend donc son cours normalement jusqu’au 31 décembre. Passer des heures à voir des personnes euphoriques remplir leurs caddies de victuailles alléchantes la rend un peu amère car elle aussi elle aimerait passer un gai réveillon avec sa famille ou ses amis mais ils sont presque tous restés au pays. Certes, de nombreux Ukrainiens sont dans la même situation qu’elle, dans la même ville qu’elle voire dans la même rue qu’elle mais elle n’a pas rejoint l’association créée par quelques bien intentionnés habitants pour permettre aux réfugiés de se retrouver. Elle ignore pourquoi mais cela la rend encore plus triste de rencontrer des gens qui, pour certains, ont perdu des êtres aimés à la guerre. Un réveillon ukrainien est d’ailleurs organisé par cette fameuse association mais elle préfère rester chez elle plutôt que faire semblant de faire la fête avec des concitoyens avec lesquels elle n’a aucune réelle affinité.

En rentrant chez elle, elle trouve sur le pas de sa porte un colis venant de l’opération Papa Noël ce qui l’étonne car, d’après ce qu’elle a compris, cette opération ne concerne que Noël. Ses enfants, impatients, la presse de l’ouvrir ce qu’elle fait non sans une certaine appréhension. A l’intérieur de la boîte, elle a la surprise de découvrir une petite bouteille de champagne, des softs, du saumon fumé et même un « cœur de l’An » pour le dessert. Elle est bien évidemment emplie de reconnaissance et une vague de bonheur l’inonde mais c’est la tête pleine de points d’interrogation qu’elle prépare une jolie table pour fêter le passage à l’an 2024.

Le repas est joyeux et insouciant même si Alexandra et Davyd la pressent de questions pour tenter de découvrir qui est leur généreux bienfaiteur. Anna essaye de les calmer mais reconnaît n’en avoir aucune idée et être aussi curieuse qu’eux. Alexandra est convaincue que sa maman a un amoureux secret qu’elle leur cache sans doute depuis plusieurs semaines. Mais il n’en est rien. Elle n’en a ni l’envie ni surtout le temps. Elle se dit sans y croire réellement que c’est un miracle de Noël comme elle en a tant vus dans ces films niais mais qu’elle adore qui passent en boucle à la télé depuis le début du mois de novembre.

Ce qu’elle ignore c’est que le responsable du rayon luminaires du supermarché dans lequel elle travaille l’a remarquée dès son premier jour. Arthur est un homme d’une quarantaine d’années qui a eu la chance de voir le jour dans une famille aimante et aisée mais, lorsqu’il eut 20 ans, une voiture est entrée en collision avec sa moto et il s’est retrouvé de longs mois à l’hôpital. Il en sortit vivant mais privé de l’usage de ses deux jambes. Avec beaucoup de courage, il reprit ses études d’économie dans lesquelles il excellait et il obtint son diplôme avec les félicitations du jury. Cela fait maintenant 15 ans qu’il travaille dans ce magasin et sa chaise roulante ne l’empêche pas de surfer entre les rayons ni d’aider efficacement et courtoisement les clients qui ne comprennent pas la différence entre des ampoules Led et des ampoules ordinaires.

Lorsqu’Anna est entrée dans le magasin pour la première fois, il est immédiatement tombé sous le charme de cette magnifique jeune femme. Au fil des mois, dans l’ombre, il l’a observée, l’a écoutée raconter sans se plaindre ses déboires. Lorsqu’il a entendu ses collègues l’exhorter à inscrire ses enfants à l’opération Papa Noël, il s’est dit que c’était l’occasion rêvée de lui venir en aide sans qu’elle sache que ça venait de lui et surtout sans qu’elle se sente redevable.

Le 26 décembre, la voir heureuse illumina sa journée et c’est alors qu’il comprit qu’il était tombé éperdument amoureux d’elle. Il décida de continuer à apporter de la lumière dans la vie de celle qu’il chérissait tant. Il était persuadé qu’il n’avait aucune chance de conquérir son cœur au vu de son infirmité mais cela ne le rendait pas triste : la voir heureuse suffisait à son bonheur.

Mais Raphaël, son meilleur ami ne l’entend pas de cette oreille. Il sait qu’Arthur a des sentiments pour Anna mais comme ce dernier reste tout le temps en retrait dès qu’elle apparaît, il est convaincu qu’elle l’a à peine remarqué. Il voudrait que ce professionnel de la lumière brille aux yeux de sa belle. C’est en entendant Anna dire que ses ampoules sautent les unes après les autres et qu’elle ne sait plus quoi faire qu’il a une idée. Il va la trouver et lui suggère d’aller demander conseil auprès d’Arthur. Quand il la voit arriver en souriant vers lui, Arthur est complètement déboussolé convaincu qu’elle l’a démasqué. Mais quand elle lui expose son problème, soulagé, il lui propose d’aller chez elle pour voir s’il n’y a pas un court-circuit quelque part. Mais, malheureusement, Anna habite dans un appartement situé au troisième étage d’un immeuble sans ascenseur. Désespéré, il la dirige vers un de ses collègues qui pourra sans souci grimper les trois volées d’escaliers pour lui venir en aide. Il se sent d’autant plus misérable que Guillaume est beau, jeune et, surtout, valide. En quelques minutes, ce dernier résout le problème d’Anna et, pour le remercier, elle lui offre une tasse de thé. Ils passent une heure agréable à discuter de tout et de rien.

Le lendemain, Arthur écoute Guillaume lui raconter ses « exploits » et s’imagine que lui aussi est sous le charme de la belle Anna. Ce qu’il ignore c’est que Guillaume est homosexuel et que la seule personne qui fait chavirer son cœur est Raphaël. Ce qu’a très bien compris Anna au vu des longs regards que les deux tourtereaux s’échangent sans qu’un seul ose faire le premier pas.

Quelques jours plus tard, les parents d’Anna lui envoient un message lui annonçant que son frère aîné, Boris, est porté disparu. A la lecture de ce message, elle part en courant se réfugier dans la salle de repos où Arthur est en train de boire un café. Lorsqu’il la voit arriver les joues couvertes de larmes dégoulinantes de mascara, il n’écoute que son cœur et la prend dans ses bras pour la consoler. Elle se laisse aller et se met à sangloter sur son épaule. Le cœur gros, Arthur tente en vain de la rassurer mais ils savent tous les deux que quand un soldat disparaît c’est en général qu’il est mort au combat ou qu’il a été fait prisonnier par les Russes.

Pour lui changer les idées, Arthur lui propose de venir souper chez lui avec ses enfants. Il vit non loin de chez elle dans une magnifique maison de plain-pied. Quand Anna arrive chez lui, elle est surprise par l’ordre, la propreté et surtout la chaleur qui règnent. Les enfants sont subjugués par le splendide sapin qui brille de mille feux. Arthur avait préparé un repas tout simple mais délicieux. Tout d’un coup, le regard d’Anna est attiré par un papier sur lequel elle reconnaît l’écriture de la boîte surprise qu’elle avait trouvée sur le pas de sa porte. Elle comprend alors que son généreux lutin n’est autre qu’Arthur et elle devient folle de rage. Elle lui demande des explications et il bredouille qu’il voulait apporter un peu de joie dans son foyer. Elle lui hurle qu’elle ne veut pas de sa charité et encore moins de sa pitié. Elle habille ses enfants à la hâte et part en claquant la porte. Arthur, le cœur gros, se sent tout à coup très seul dans cette maison qui, quelques instants plus tôt, était illuminée par les rires des enfants et par le sourire d’Anna.

Alexandra, du haut de ses 8 ans, reproche à sa maman d’avoir été très méchante. Elle lui dit qu’elle est égoïste, qu’Arthur a été super gentil et qu’il ne mérite pas qu’elle crie sur lui simplement parce qu’il lui a offert des cadeaux. Davyd, lui, ne comprend rien à ce qui vient de se passer mais il pleure en silence. Anna ne desserre pas les dents car elle est encore trop énervée. Elle couche ses enfants et, après avoir éteint la lumière, elle prend son smartphone et appelle Lisa, sa meilleure amie, réfugiée comme elle mais à Anvers. Elle lui demande s’il n’y a pas du travail dans l’entreprise où elle a été embauchée. Devant l’étonnement de Lisa, elle lui explique la situation mais, à sa grande surprise, Lisa ne la soutient pas : comme Alexandra, elle trouve qu’Anna est dure et ingrate envers cet homme si attentionné. Elle l’encourage à aller s’excuser et à accepter la main tendue.

Butée, Anna refuse de suivre les conseils de Lisa et s’enferme dans sa bulle. Le lendemain, elle retourne au magasin bien décidée à nier totalement Arthur. Mais il est absent : il a appelé le matin pour dire qu’il prenait quelques jours de congé. Au bout de quelques heures, totalement déprimée, Anna réalise que le rayon luminaires semble bien sombre sans son responsable. Elle tente en vain de l’appeler. Elle se décide alors à lui envoyer un message dans lequel elle s’excuse et lui demande de lui pardonner. Elle lui avoue aussi qu’elle aimerait recommencer la soirée de la veille. Au vu de son silence, elle comprend qu’elle est allée trop loin et s’en veut d’avoir blessé le seul homme qui aurait pu devenir un réel ami, voire plus.

Le cœur lourd, elle rentre chez elle. Les enfants la devancent dans les escaliers et elle est tirée de ses sombres pensées par leurs hurlements euphoriques. Elle grimpe alors les quelques marches qui la séparent de sa porte et elle découvre émerveillée des photophores formant le mot « MERCI ».

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