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La lumière, par la hyène blanche

Ils ont rallumé le lampadaire en face de chez nous, celui qui frappait sur la chambre. Trois ans qu'il était pété ou débranché ou à l'arrêt, m'a dit le portugais d'à côté, trois ans qu'il n'emmerdait personne. Et là juste comme ça sans prévenir la ville qui fait son boulot. Je dors comment maintenant ? On n'a pas les moyens de se payer un bon store, le genre qui ne laisse pas passer la lumière, et puis Nilaja s'en fout, elle dormirait bien même à Rio en plein carnaval, le bruit les lumières les odeurs elle s'en fout. Elle dit que je n'ai qu'à dormir avec un masque. Les masques m'oppressent. Elle dit que parfois il faut grandir un peu, que tout n'est pas toujours parfait, que c'est comme ça. Elle dit que je n'ai qu'à trouver un meilleur boulot si la lumière me dérange tant que ça. Quelle idée de faire déménageur avec un diplôme de droit ? qu'elle demande. Elle demande souvent, et toujours elle hausse les sourcils, elle pince les lèvres, elle juge. On pourrait se payer un store, qu'elle rajoute, et même un meilleur endroit où dormir, dans un meilleur quartier. Nilaja elle a le chic pour t'enfoncer tes choix dans la gorge. Je ne réponds rien parce que ça ne sert à rien, et puis le divan il me fait atrocement mal au dos et j'en ai besoin de mon dos. Et elle le sait la peste. C'est fou comme l'insomnie te fait cogiter. L'insomnie je n'ai plus l'habitude, quand tu forces toute la journée les bras les jambes le dos tu t'écroules quand tu veux. Tic et tac et dodo. Normalement. C'est ce qui m'a plu d'ailleurs. Et puis c'est peinard, les clients sont rarement prise de tête, ils sont stressés d'accord mais ils voient les bras et l'efficacité, on carbure alors même si on pète un truc ils laissent couler souvent. Surtout que c'est généralement leur faute, ils ont mal emballé ceci cela ou mal jaugé la taille de la porte, ce genre de choses. Parfois on a un couillon qui joue au malin, on n'est que des déménageurs après tout, on en connait tous des comme ça, je lui enfonce mon droit dans chaque orifice et il la boucle. Et les autres ricanent et paient le pot si la journée termine bientôt. C'est rare. Internet nous a fait oublier ça : c'est rare les connards hors écran. Deux nuits que cette saloperie m'agresse. Comment elle fait, Nilaja, sérieusement ? Veinarde. Je suis crevé. Je n'ai plus l'habitude, j'avais presque oublié le cercle vicieux : plus tu galères à dormir plus tu galères à dormir. Je me demande si le bébé galère aussi, ou s'il tient de sa mère. Ou si la lumière ne passe pas à travers la couverture et la peau et les autres poches qui protègent à l'intérieur. Ou s'il est encore trop peu formé pour ressentir quoi que ce soit, un quelconque inconfort. Je t'envie petit enfoiré. Dodo, s'il-vous-plait, Dieu le père, Père Castor, Alf ? Merde. Demain je te l'escalade, ce poteau. Je te la démolis sa lumière. Demain je dors. Sauf si Nilaja l'interdit : c'est trop risqué espèce de taré, je la vois venir. Je l'aime, la peste, et elle le sait et elle en profite. Fatigante. Elle me fatigue. Je suis fatigué. Je suis fatigué.

théologie et géométrie
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art par SamD et kiwi vert

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