Loup par la faucille brun rouillé
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He, tu sais que je te vois ? Oui toi, je te vois. Oui, parmi tous ces gens, toutes ces personnes autour de toi, autour de moi, ces voitures entre nous, parmi tout ce brouhaha, ce florilège de mouvement, de couleur, d’odeur et de son c’est toi que je vois. Je ne sais pas si cela te rassurerai si tu le savais ou, au contraire, si cela t’inquiéterai. Toujours est-il que c’est toi que je vois. Mon regard est attiré par ton angoisse, je la sens. Elle est partout autour de toi, elle t’englobe, je peux la voir comme une grosse bulle rouge pastelle qui entoure ton corps. Cette angoisse on la voit, on la devine, on la ressent , certain même la vive en même temps que toi. Tu ne veux pas être là, c’est trop pour toi. Trop de quoi ? Trop de danger, trop d’informations, trop de risques, trop de probabilités trop de tout… il y a trop de gens, trop d’imprudence, trop de variables incontrôlables. Aujourd’hui, tu veux tout contrôler, tout anticiper. Tu vis dans le future et le moment présent t’inquiète.
Je te vois, moi. Je suis de l’autre côté de la route, de l’autre côté du passage pour piéton ou tu attends sagement, sans bruit et sans bouger, espérant que cet instant passe rapidement. Toi, tu ne me vois pas, pourtant ton regard passe à gauche, ton regard passe à droite, mais moi, tu ne me vois pas car je suis calme, je suis inoffensif. Ton cerveau m’a vu, un instant puis a été attiré par plus «potentiellement dangereux » que moi. Alors je te vois, regarde, observe et t’imagine.
Je t’imagine, de longues heures durant, à chercher le sommeil dans ton lit. Toutes ces idées qui te traverse l’esprit. Traite en une et l’autre, jalouse, reprendra la lumière… De sorte que rien ne se réalise vraiment. Comment pourrait-il en être autrement ? Dans tes moments de conscience tu cherches vaille que vaille à éviter ces songes. Evidemment qu’a un moment, lorsque tu chercherais justement à te vider la tête, elles reviendraient t’exploser à la gueule, t’empêchant de dormir. Tu peux faire comme si cela ne t’impactait pas pendant un temps mais tu seras obligé, à un moment, de reconnaitre que tu fatigue…
Surtout que le jour te coute aussi beaucoup d’énergie. Tu es inquiet de faire, inquiet du monde. Toute chose comportant un risque, chaque action à un coup énergique très important. Pourtant tu n’étais pas du genre à te laisser faire. Tu étais plutôt combatif, plutôt nerveux. Mais ils étaient trop, tu n’avais pas leurs codes, tu ne jouais pas au même jeu. La difficulté dans l’adolescence c’est que, même si tu joues un autre jeu, si la majorité sur le terrain jouent avec certaines règles, elles s’incomberont à toi. Tu n’as jamais vraiment accepté cela non plus. Non pas que ton avis puisse compter.
Puis tu t’es rendu compte que tu n’étais pas seul. Tu l’as vu d’abord dans leurs regards et puis dans leurs paroles. Tu as compris que d’autres avaient d’autres règles que tu comprenais davantage. Leurs loisirs deviendraient tiens, leurs intérêts seraient partagé. De cette manière tu ne serais plus seul. Cela a fonctionné pendant un temps puis ils ont, eux aussi, disparus. Soit ils ont appris les règles, soit ils se sont isolés, parfois même de la vie elle-même. Un moment de lumière qui t’a juste permis davantage de te rendre compte que tu vivais dans l’ombre.
J’aimerais te dire que cela va changer. Que se sera plus simple quand tu seras adulte… Et dans un sens ce n’est pas faux. Mais tu ne le saura jamais car jamais tu ne deviendra adulte. Pourquoi ? Parce que tu t’anesthésie tellement l’esprit que tu ne te laisse pas de place pour grandir. Tu ne te donne pas les moyens de changer les choses. Tu attends que les choses changent d’elles-mêmes. Tu te rassure en te disant que ton avenir sera plus beau. Que la souffrance fait des hommes forts. Et tu attends… Et plus tu attends moins tu acceptes que tu puisse agir car, sinon, pourquoi avoir attendu aussi longtemps ? Pourquoi avoir perdu son temps. Non, tu es spécial et, pour que cela se remarque, il faudrait un évènement spécial, quelque chose de gros, pas spécialement une apocalypse, pas spécialement une révolution ou un grand conflit armé… Mais quelque chose de spécial quand même donc, au final, pourquoi pas...
Comment savoir qui tu es vraiment ? Je préfère laisser jouer mon imaginaire. Je t’imagine « Jean-Loup ». C’est marrant comme prénom « Jean-Loup ». Loup », c’est le seul animal qui l’on retrouve dans un prénom. Tu n’entends jamais « viens ici Pierre-Dauphin » ou encore « Marie-Corbeau à table ». C’est marrant mais ça ne te vas pas spécialement bien « Jean-Loup », tu n’as pas vraiment les caractéristiques d’un loup. On pourrait t’appeler Jean-Agneau mais ça n’irai pas non plus. J’ai une amie qui s’appelle « Véronique Renard », mais c’est son nom de famille donc ça ne compte pas vraiment. C’est comme Thierry l’ermite… Toi, tu sembles un peu ermite. On pourrait t’appeler Bernard-l’ermite. Ça, ça t’irai bien, Bernard l’ermite… Toi aussi tu te réfugie dans une coquille vide… Je souris, relance mon regard vers toi, tu n’es plus, surement que ce que tu attendais est enfin venu te chercher.
J’espère te revoir bientôt.
Colombe Chevalier