top of page

Arbrisseau par l'équerre bleu ciel

​

Quand j’ai reçu la proposition d’écrire sur le thème du loup, j’ai pensé la décliner poliment. Je ne sais pas écrire, je trouve que c’est un exercice idiot et auto-centré quand je m’y adonne. Faute de temps et de courtoisie, je n’ai pas répondu immédiatement. Depuis, il y a une sorte d’idée qui a éclos au milieu de mes pensées. Elle vient me tirailler, elle joue avec les fils. Elle me montre des scènes, me fait souligner des phrases, et puis se cache à nouveau. Je me mets à faire des choses nouvelles. J’ai ressorti deux carnets que je mets successivement dans mon sac, sur ma table. Je les ouvre, je les regarde, je mets un stylo à côté, puis je leur tourne le dos. Je compose des phrases dans ma tête que je ne sais jamais coucher sur du papier. Quand j’essaye, elles fuient et se transforment en banalités : “coucher sur du papier”.

 

Pourtant, elle est là cette idée.

 

J’écris des mots qui sont les miens, je m’entends lui parler.

 

C’est la colère de la date butoir qui m’oblige à regarder le loup. C’est la répétition, l’épuisement, et la sensation que je n’ai plus d’espoir.

 

Je les vois immédiatement. Je suis assise dans le wagon, quand ils se redressent et tentent de le traverser sans tituber. Ils se maintiennent tant bien que mal, mais très vite, ils s’accrochent à une vision. Trois jeunes femmes, récemment adultes, belles. Moi aussi, je les avais vues.

Elles sont apprêtées pour faire du sport : toutes de queues-de-cheval et de leggings vêtues. Visiblement, elles sont à leur goût. Elles ont des corps. Elles sont des corps.

Ils sont là, à baver dans leur sourire mauvais et à se taper du coin du coude. Ils s’encouragent à regarder, à déguster. Et moi, j’assiste au banquet.

J’ai chaud, je transpire, j’ai mal au ventre. Ils me dé-goû-tent, ils me font peur, je les déteste. Mes yeux lancent des éclairs. Très rapidement, ils remarquent la foudre que j’essaye de leur faire tomber dessus. Ils s’informent mutuellement de ma présence. Ma colère les fait rire. Ils me détaillent avec concupiscence. Pourquoi se priver ? Après tout, moi aussi, j’ai un corps. Après tout, moi aussi, je suis un corps.

 

Elles ne voient rien, ou font semblant. La tête haute, toute la ménagerie sort au même moment. Je pense que je n’aurai pas été capable de sortir au même arrêt qu’eux. Et tout me revient … C’est aussi mon arrêt. C’est là que la colère m’emporte : la répétition, l'épuisement. Je bascule. J’ai envie de tout ravager. J’ai envie qu’ils payent pour ma peur.

 

 

J’ai repensé à cette connerie de chaperon rouge, j’ai pensé avec plaisir au corps du loup, lacéré et lesté de pierres. Puis je me suis rappelé que je ne faisais pas confiance au bon voisin, au bon professeur, au bon ami, ou au bon mari qu’était le bûcheron.

 

Alors elle veut dire quoi ma peur ?

 

Parce que je le sais, moi. Dans les chiffres, dans le corps de mes ami.e.s, dans mon corps, j’ai appris que les loups sont ceux qui dévorent des yeux. Ce sont ceux qui mordillent comme de jeunes chiots.

Alors que les bûcherons, eux, sont ceux qui prennent. Ceux qui s’approprient, qui saccagent et qui rendent les corps vulnérables.

 

Je suis là, dans mon wagon à trembler, et à tempêter devant deux cabots alors qu’il y a toute cette confrérie de bons gars, aux joues roses, près à raser des forêts.

Dans un mois, c’est l’anniversaire de ma dernière déforestation. Je regarde les arbustes qui ont poussé depuis la dernière fois, et les arbrisseaux depuis celle d’avant. Ils n’ont pas eu le temps de grandir, c’était à quelques mois d’intervalle. Le job de garde forestière est ingrat, épuisant, ni les clôtures, ni les panneaux pericolo di morte ne servent à quelque chose.

 

Même ma colère ne sert à rien.

 

Il y a toujours un moment où je ne peux plus avancer.

théologie et géométrie
© 2021 un peu quatre

art par SamD et kiwi vert

drapeaubelge.jpg
bottom of page