La cicatrice par le djembe bleu
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La brume se lève. Le moment nébuleux se parsème… Petit à petit, je commence à ressentir les caresses de l’eau. L’eau chaude devient froide. Mon esprit sort du brouillard avec mon corps ; ça se tend ; ça se contracte sous l’austérité de la température. Je ramasse progressivement mon esprit que j’ai dispersé toute la nuit en espérant oublier, en espérant ne plus rien ressentir ; ne plus penser, en essayant de refermer et ce, embrumé par l’embaumement des souvenirs, des plaies, des sangsues de doutes.
…
Boire à en vomir ma soirée, en voulant régurgiter la honte, le mal être, le sombre.
Hier soir, ou ce matin, je ne sais plus, j’étais en mode effondrement.
J’oscille toujours entre implosion et explosion :
Emotionnelle, Écœuré par des comportements réalisés,
Par les blessures engendrées.
À ressasser le passé
Qu’on essaye de compter en comptant les fois où on a foiré
Où on s’est dégouté
En espérant que le vomissement apporte une forme soulagement.
Comme si, passer par le corps effacerait mes pensées nauséeuses.
Mais ça ne fonctionne pas.
Comme à chaque fois,
Parce que le corps et l’esprit ne font qu’un ?
Parce que je n’apprends pas de mes erreurs
Pourquoi ?
Parce que je suis un gros con.
Et je me force à ne pas oublier ma connerie pour éviter de l’être au quotidien.
Le corps s’éveille et avec lui, les pensées sortent de leur torpeur. J’émerge de la vapeur, le miroir reflète une silhouette longiligne, fine et floue, m’empêchant d’apercevoir mon visage. Cette « belle gueule » qui, malgré la propreté de la douche, je trouverai sale.
Tant mieux que je ne la voie pas,
Il y a des jours comme ça.
Où ça fait juste mal de se voir.
Où on se dit que ses fêlures vont abimer les autres
le miroir.
Café noir : double expresso ; pour se mettre en selle et pour déguster une amertume agréable.
Un café au gout âpre, acidulé avec une pointe de chocolat qui rend le tout doux, dans un amère tendre.
J’aime boire du café.
Je sors dans le jardin. Le froid m’enveloppe. J’avais oublié l’azur du ciel. Celui des journées de gel, dont la luminosité éblouit le temps sec. C’est une belle surprise. Ce temps m’accueille comme des caresses. Il est accompagné par un voile violacé qui recouvre la lune de concert avec le soleil. Ce violet est difficilement descriptible, il tend sur un mauve bleuté ? ou un lilas pourpre… extrêmement singulier… un peu comme la couleur d’un hématome.
Je me dis que je devrais sonner à ma grand-mère ; elle est tombée récemment. Je devrais prendre plus souvent de ses nouvelles ; et ne pas attendre une mauvaise pour le faire.
Ma grand-mère est miss météo. Elle a développé une compétence de présage. Grace à sa prothèse (de hanche), elle prédit les temps secs et humides. Cette prémonition s’exprime par la douleur : Un espèce de super pouvoir de vieux. Une compétence qu’on acquiert avec les marques du temps du corps, des cicatrices qui nous font souffrir.
Il fait froid.
Je fume mais sans fumer ?
J’essaye de faire des ronds
A défaut de tourner en rond
En pensée…
J’y arrive pas
C’est super dur de faire des ronds.
Le froid me mord.
Ça pique.
C’est agréable.
Mon corps un peu vaseux me surprend à vouloir rire. Je me rends compte que je me caresse la plante des pieds. Bref, je me chatouille. Cette zone a toujours été sensible, sauf à certain endroit, dû à des cales de douleurs choisies, des vestiges de stratégies un peu débiles.
Est-ce que ces cicatrices sont belles ou laides ? Le corps humain peut s’exprimer à travers un large panel de couleur et ce, à travers des marques singulières. Mais de là à trouver ça beau ? Peut-être qu’on la narre dans un contexte ; pour nous rappeler un événement ; ou pour nous souvenir d’un échec surmonté ; Qu’on a guéri et qu’on a réussi à se relever. Et dans un élan de fierté, on se persuade qu’on mérite cette cicatrice.
C’est mignon comment parfois je me persuade de certaines choses.
Au final, on n’hérite pas plus des choses qu’on ne les mérite ?
Y a-t-il quelque chose d’esthétique la dedans ?
Même si en soi, je me raconte souvent qu’il faut essayer de faire sa vie comme une œuvre d’art. Lisons donc un peu ces lignes de vie, interprétons cette partition
Le problème avec les cicatrices ; c’est quand elles saignent. Parce que Mon entourage à tendance à vouloir les soigner, les refermer, recoudre tout de suite, de manière précipitée. Bon, je n’ai pas à me plaindre d’avoir un entourage soucieux même si parfois, je trouve cela oppressant.
Est-ce grave si ça saigne ? Si ça s’écoule c’est que je suis en vie non ? Ça permet d’enlever les infections, le pus par exemple.
Est-ce que cela fait mal ?
J’imagine souvent la douleur de l’autre. Pourtant, sait-on se l’imaginer ? La nociception fait partie des 9 sens de l’être humain. Il existe donc plein de variabilité. On n’a pas tous un même rapport à la douleur.
Et puis, la sensibilité ; Ça se travaille.
Quand mes cicatrices me font mal, quand elles saignent de manière inopinée par le contexte, par envie, ou par souhait ; c’est éprouvant. Ce n’est pas forcement grave ; ce n’est pas mal d’avoir mal
Parfois ça me fait même du bien.
Peut-être parce qu’on décide de choisir ça
Ou parce qu’on se persuade qu’il y un choix,
De souffrir, d’éprouver de la douleur.
Comme dans le sport, comme en musique, comme toutes activités qui impliquent le corps et le ressenti.
Comme en relation…
Comme quoi il y a des bonnes douleurs ?
Certaines cicatrices me font souffrir. Leur sensibilité s’éveille avec le temps, un peu comme Bonne-maman et sa hanche. Sauf que ce temps diffère.
Elles concernent les blessures infligées, les stigmates que j’ai laissés à des personnes que j’aime ; pour éviter les problèmes, pour éviter trop de souffrance. Mais, en faisant ça j’ai enfoncé ma lame dans leur corps … et dans leur tête. Dans la mienne se fige des images de leur détresse, par ce contact, j’ai infligé une brèche. L’impact de mes paroles scarifie ma mémoire.
Ces cicatrices que j’ai infligées, elles sont douloureuses,
Beaucoup plus pour l’autre, les victimes. Je ne cherche pas à rechercher la pitié ou rendre ça misérable ; je le suis déjà assez comme ça. Je ne cherche pas d’excuse et même si je m’excuse pour les dégâts, je resterai désolé. Car, je ne veux pas effacer, ni oublier : il y a des choses que je dois garder en mémoire ; que je dois marquer dans le crane.
J’aimerai m’effacer
Je ne veux pas rentrer dans ce jeu merdique de comparaison, ou d’agonie passionnelle très religieux.
Je n’ai surtout pas envie de me raconter des histoires,
J’ai beau vouloir réparer, recoudre ; c’est impossible en fait ; parce que j’ai enfoncé ma lame. Ce n’est pas comme si je pouvais faire un tatouage pour embellir le tout.
Parce qu’il y a rien à sublimer, il a juste à accepter d’avoir fait souffrir, salement, violemment.
« Oh ce n’est pas si grave ? »
Pourquoi ? Parce que ça ne se voit pas ?
Je ne le crois pas. Car, l’invisible ne veut pas dire absence. Elles sont peut-être moins visibles et encore. Les cicatrices psychologiques ou abstraites ne sont-elles pas concrètes ? La douleur ne s’incarne-t-elle pas dans un corps et s’ouvre selon le contexte ?
Moi elle se marque sur le visage. Aujourd’hui, je n’ai aucune envie de me voir. Parce que j’ai une gueule de chien battu ; je me ferme en tirant la gueule… Même si c’est plutot ma gueule qui s’étire, sous le poids de la gravité, de mes actes, de ma connerie, de mes larmes.
Pourtant, j’ai l’impression que ça ne se voit pas. Je me persuade d’être un bon acteur par moment.
Je dois garder en tête ces cicatrices, ces visages de détresse ; mon corps me le rappelle sans cesse. Car, il va falloir vivre avec, pour apprendre à faire attention à ces lames au bout de mes doigts, de ma langue fourchue comme un serpent, à mon bec aiguisé comme un couteau.
Un animal malade ; au plumage sombre ; au pelage acéré.
Je reprends une gorgé d’amertume. La fraicheur du café me confie la temporalité présentielle.
Les oiseaux chantent. Ils se sont habitués à ma présence. Ca gueule dans tous les sens, dans une harmonie cacophonique ; un espace de chaos agréable. Un troglodyte mignon fanfaronne, sa fierté singulière s’exprime à travers par sa voix et sa petite queue relevée ridicule.
Je le trouve très prétentieux cet oiseau, j’ai l’impression qu’il me gueule dessus, pour me réveiller de ma torpeur, pour me mettre en mouvement, dans une condescendance un peu méprisante sur mon côté plaintif.
Je lui fais un doigt d’honneur mais il ne s’envole pas.
Ça me fait sourire.
Je me lève, il faut que je me cogne à la vie.
Et toi, où a-t-il figé sa lame ?