La cicatrice par la mandoline dorée
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Sybille, Camille et Béatrice étaient amies depuis la maternelle. Elles étaient inséparables à tel point qu’on les appelait « Sycatrice » vite devenu « la Cicatrice », surnom d’autant plus pertinent que pour devenir « sœurs de sang », elles s’étaient mutilées et avaient toutes la même balafre en forme de cœur sur le bras.
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Sybille était la plus téméraire, prête à faire les cent coups, Camille la plus réfléchie et Béatrice la plus calme et la plus craintive.
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Elles vivaient dans un petit village du Nord de la France qu’elles rêvaient toutes les trois de quitter au plus vite. Ensemble, évidemment.
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Mais le destin en décida autrement et les sépara : les parents de Sybille eurent l’opportunié de déménager à Marseille quand elle avait 15 ans et le papa de Camille, chirurgien de renom, fut muté à Paris un an plus tard. Elles se promirent de s’appeler tous les jours et de se retrouver au moins une fois par mois. Ce qu’elles firent jusqu’à leur entrée à l’université.
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Sybille choisit de faire ses études universitaires à Marseille dans la faculté de droit, Camille choisit Paris et la faculté de médecine et Béatrice préféra aller en Belgique où il était plus simple de s’inscrire pour devenir vétérinaire.
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Elles eurent bien sûr d’autres amies et même des amoureux mais aucune jamais ne réussit à nouer des liens aussi forts ; souvent elles caressaient la cicatrice en forme de cœur avec nostalgie et rêvaient de reformer Sycatrice.
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Contre toute attente, Béatrice choisit de faire son baptême, ce qui dans sa faculté n’était pas une sinécure. Le problème c’est que pour s’aider à passer toutes les épreuves peu ragoutantes, elle se mit à boire plus que de raison, elle qui n’avait jamais été ne fut-ce que pompette. Un soir, en rentrant titubante à son kot, elle rencontra deux étudiants de son cours qui lui proposèrent de la ramener. Elle accepta, reconnaissante, mais elle déchanta vite lorsqu’ils l’emmenèrent dans un coin sombre et abusèrent d’elle. Désespérée, elle partit en courant et arrivée dans son immeuble, prit une très longue douche en pleurant sans arrêt. N’osant parler de sa mésaventure à personne, elle décida d’abandonner ses études et de retourner en France où l’accueillirent ses parents très déçus mais inquiets de la voir aussi déprimée. Ils mirent sa dépression sur son « échec » et ne posèrent pas plus de questions.
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Au bout de deux mois, Béatrice se rendit compte que ses bourreaux, en plus de l’avoir violée, lui avaient laissé un cadeau indésiré. Se sentant seule et désespérée, elle appela ses amies d’enfance et leur expliqua la situation. Révoltées, Sybille et Camille décidèrent de venir chez Béatrice pour élaborer une vengeance. Elles discutèrent toute la nuit n’étant pas d’accord sur le mode opératoire : Sybille et Camille avaient l’intention d’utiliser la violence physique tandis que Béatrice souhaitait une violence psychologique. Elle savait que Mathieu, un des deux protagonistes, était en couple et très amoureux de sa copine. Elle voulait briser ses rêves. Elles partirent toutes les trois pour Louvain-la-Neuve avec le test de grossesse positif. Béatrice le mit dans une enveloppe sur laquelle elle dessina plein de cœurs et l’accompagna d’une lettre d’amour enflammée*. Elle déposa le tout dans la boîte aux lettres de Mathieu sachant pertinemment que sa petite amie était là et poserait des questions.
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Le second violeur s’appelait Lucas. Il rêvait depuis qu’il était petit de devenir vétérinaire. Sybille et Camille - que Lucas ne connaissait évidemment pas – l’aguichèrent au cours d’une soirée estudiantine et il tomba dans leur piège. Elles l’attirèrent dans un coin et pendant que l’une l’embrassait un peu partout, l’autre fit semblant de lui caresser le visage, prit un marqueur indélébile et écrivit sur son front et ses joues « violeur » en lettres majuscules. Il avait tellement bu qu’il ne s’en rendit compte que lorsque les autres étudiants le montrèrent du doigt et se détournèrent de lui. Mais non sans avoir au préalable pris des photos pour les diffuser sur les réseaux sociaux. L’affaire fit grand bruit et arriva aux oreilles du recteur qui, après l’avoir entendu bafouiller des explications sans queue ni tête, prit la décision de le virer sans préavis de l’Université. Il retourna chez ses parents qui, honteux de son comportement, le mirent à la porte.
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Pendant ce temps, Emma tomba sur la lettre de Béatrice et, devant la mine dépitée et terrifiée de Mathieu, comprit que quelque chose de bien plus grave qu’une tromperie s’était passé. Mathieu finit par lui avouer la vérité et, bien sûr, Emma partit en larmes car, même si elle l’aimait, elle ne pouvait se résoudre à rester avec un délinquant sexuel.
Les trois amies repartirent chez Béatrice relativement satisfaites de leur vengeance mais il restait un énorme problème : qu’allait faire Béatrice de son cadeau empoisonné ? La raison voulait qu’elle s’en débarrasse mais elle commençait étrangement à s’attacher à cette petite vie qui poussait en elle. Elle se résolut à en en parler à ses parents. Affolés par ce qui était arrivé à leur fille chérie, ils voulurent la persuader d’avorter mais aucun de leurs arguments ne parvint à la convaincre.
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Sept mois plus tard, une adorable fillette pointa le bout de son nez ; Béatrice lui choisit le prénom de Cassis car il était selon elle un bon mélange du sien et de celui de ses amies. La petite naquit avec une jolie tache de naissance en forme de cœur sur son bras.
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*Mon amour, tu trouveras dans cette enveloppe un test de grossesse positif. J’ai l’immense joie de t’annoncer que tu seras papa dans un peu plus de six mois. Je sais que nous sommes trop jeunes et que tu n’es sans doute pas prêt pour la parentalité mais je ne peux me résoudre à me débarrasser de cette preuve irréfutable de notre amour. Je suis si heureuse. Tu m’avais promis de quitter Emma à la fin des examens mais je sais que tu ne pourras pas attendre au vu de ce bébé qui s’annonce. Je t’aime. Béatrice