miroir par le juravénator jovial
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Parfois je rêve de passer de l'autre côté du miroir afin de vivre ma vie à l'envers.
Je m'imagine passer ce cap à 80 ans et à l'instar de Benjamin Button, je redeviendrais un bébé dans un corps de vieille femme. Mais à la différence de Benji, vu que j'aurais déjà vécu ma vie à l'endroit, je saurais peut-être comment faire pour éviter les pièges de ma vie à rebrousse-poil.
De plus, j'aurais la chance que ma mère survive à l'accouchement et que mon père ne m'abandonne pas. Mes parents se battraient au contraire pour que je sois acceptée à l'école au milieu d'enfants de mon âge à l'apparence "normale". Je ferais peur bien sûr mais surtout aux professeurs et aux parents de mes petits camarades. Forte de ma mémoire ancrée dans le plus profond de mon cerveau, je pourrais briller en classe mais je ferais en sorte que personne ne s'en rende compte et serais une élève moyenne.
En humanités, âgée de 12 ans mais en paraissant 60, les vraies difficultés commenceraient. Je serais raillée sur les réseaux sociaux, rejetée par presque tout le monde. Mais je m'accrocherais et réussirais brillamment ma rhéto.
A l'unif je commencerais et terminerais mes études car je ne serais pas distraite par d'éventuelles peines de cœur ou par des guindailles auxquelles je ne serais jamais conviée. Les étudiants ne seraient pas cruels, eux, car ils penseraient que je fais partie de ces quelques pensionnés qui reprennent des études pour passer le temps.
Et à 25 ans, je serais enfin vétérinaire et j'irais loin de chez moi où cela ne surprendrait personne de voir une "vieille" vt s'installer.
A 40 ans, je rencontrerais un homme formidable et mon désir de devenir maman me tarauderait. Je lui expliquerais la situation mais il faudrait plusieurs années pour qu'il comprenne que je ne mentais pas . Mon rajeunissement physique le ravirait au début mais l'effrayerait quand la différence d'âge apparente deviendrait trop flagrante, voire le cataloguerait dans le registre des pervers. J'aurais un bébé à 45 ans mais mon corps de 35 ans supporterait très bien la grossesse. Je réfrénerais mon envie d'avoir une famille nombreuse car pas facile pour des enfants à l'adolescence d'avoir une maman vraisemblablement du même âge. Et à la fin de ma vie, ma fille au lieu de me caser dans un home me déposerait à la crèche tous les matins avec mes petits-enfants et me ramènerait à son père tous les soirs jusqu'à ce qu'un jour, je m'éteigne de la mort subite du nourrisson.
Après réflexion, je pense que je vais rester de ce côté-ci du miroir. Ma vie à l'endroit n'est pas si mal finalement.
J'ignore qui je déteste le plus entre ma balance et mon miroir. Les deux me renvoient une image de moi que j'ai du mal à accepter.
Après mûre réflexion, c'est mon miroir que je déteste le plus. Car, la balance, je ne suis pas obligée de me mettre dessus et donc je peux être dans le déni des kilos qui s'accumulent.
Le miroir, lui, impossible de l'éviter. Et si j'arrive malgré tout à m'en détourner parfois, il y a toujours un de ses complices caché à l'angle d'un ascenseur ou dans les toilettes d'un restaurant.