miroir par le hadrosaure hircin
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Janvier s'installe et on se débarrasse du sapin comme d'un préservatif usagé. La joie éphémère. L'oubli. Pour tes services je t'offre la pourriture au dehors, une fin Polynice sans la sève des rois. Et sans remords. Et sans racines. Hors de ma vue, vulgaire conifère, tu as fait ton temps. Tu as connu le dehors, la tronçonneuse et puis le dedans, et puis l'apparat, et tout le plaisir fut pour moi. Une location et non une adoption. Dehors ce n'est qu'un juste retour des choses. Sans racines.
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C'est la troisième fois qu'il la ramène, celle-ci. On dirait qu'il l'aime bien. De jolies taches de rousseur qu'elle dissimule avec ses correcteur et fond de teint. Gâchis. D'autant qu'il apprécie, si la déferlante de rousses est indication. Qu'importe : demain révèle toujours. Une brune à la peau légèrement bronze, une première. Les autres sont plutôt du genre crayeuses. Elle est belle. Elles sont toujours belles. Elle sourit, elle a dû passer une belle soirée. Il doit savoir y faire, il a de la pratique. Elle donne du volume à ses cheveux, fait passer la raie à gauche et à nouveau à droite. Elle se mordille la lèvre inférieure, accompagne le geste d'un regard séducteur. Elle valide. Elle se penche ensuite en avant, fixe un instant ses perçants yeux noirs et puis enlève minutieusement la petite perle de mucus séché logée au niveau de sa caroncule lacrymale et soutenue par un grain de milium naissant dont elle semble découvrir l'existence. Il faudra qu'elle le surveille, devine-t-on dans son léger froncement de sourcils. Elle ôte son legging, le dépose prudemment sur l'étagère à côté du lavabo sur laquelle il entasse ses trop nombreux produits de soin. Elle fait un pas en arrière, s'assure qu'elle présente bien. Elle se tourne, tourne la tête et recommence. Elle quitte la pièce pour le rejoindre.
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Dix minutes qu'il travaille sa chevelure pour lui donner un effet fluffy "fraichement sorti du lit". Ca rend bien. Et il le sait. Heureusement, d'ailleurs : trois différents produits capillaires chaque matin, tout de même. Vient normalement ensuite le tour de la crème pour le visage, mais celle-ci devra attendre un peu : un vilain point noir est né cette nuit sur sa joue aux pommettes saillantes. Aucun problème, il gère, il en a connu d'autres. Il tire un disque démaquillant d'ouate de son tube de plastique, l'imbibe d'alcool et puis tapote sa joue à plusieurs reprises. Il pince ensuite avec une minutie chirurgicale son tire-comédon désinfecté sur le pore ouvert, puis appuie avec fermeté jusqu'à extraction complète du sébum qu'il enferme dans une feuille de papier toilette qui valse à la poubelle comme le déchet qu'elle est instantanément devenue. Il reprend son disque d'ouate déposé sur le coin du lavabo et puis change d'avis et décide d'en utiliser un nouveau pour nettoyer la plaie. Retour à la crème hydratante : il couvre généreusement l'ensemble de son visage, la zone T exceptée ; pour le nez et le front il utilise une lotion tonique sans alcool. Il s'applique enfin du déodorant parfumé sous les bras, de l'eau de toilette sur le cou et la nuque, du parfum sur la chemise. Un dernier clin de son œil noisette et il quitte la pièce.
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Quatrième visite pour elle cette semaine, déjà. Quasiment un jour sur deux, ce mois-ci. Un sur trois le précédent. Tout cela sans compter les soirs où il ne rentre pas et qu'il passe sans doute chez elle. En couple. Qui l'eut cru ? Elle resplendit de bon matin, et avant même sa routine. Ses produits sont les siens, à présent, et elle ne se prive pas. Elle arbore désormais fièrement ses éphélides, il a dû les complimenter. Elle est heureuse, ou elle fait bien semblant. Elle a raccourci ses cheveux, ils sont mi-longs et frangés maintenant. Et la plupart du temps accompagnés d'un couvre-chef. Un béret français lapis-lazuli cette fois-ci. Il lui sied à ravir. Et elle le sait. De sa minaudère elle retire une paire de lunettes de soleil en étoiles au dégradé bleu-à-rose qu'elle enfile en prenant soin de ne pas abîmer sa coiffure. Gare aux cheveux égarés. Elle retire ensuite son GSM du sac et entreprend une série de selfies, du sexy au silly et qui termine par des singeries de type tirage de langue. Elle range son téléphone et ses lunettes, grimace une dernière fois à son reflet, éclate de rires et quitte la pièce.
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Il parait fatigué. Il parait rarement fatigué, même lorsqu'il dort peu, mais ces jours-ci il parait fatigué. Exténué même. Et défraîchi. Ses cheveux sont raides, ternes, sans éclat aucun. Et il s'en fiche. Une semaine qu'elle n'est pas venue, il doit y avoir un lien. Six mois qu'elle dort là presque tous les soirs. A se demander si elle n'y vit pas. Mais non. Visiblement non. Les fashions shows manqueraient presque. Hier il ne s'est pas rasé. Il se rase tous les mardis et tous les jeudis. Toujours. Il n'en a pas besoin : son androgynie naturelle lui a gracieusement fait don d'une pilosité de jouvenceau, un duvet van Dyke nécessitant une bonne décade pour s'exprimer un tant soit peu. Qu'importe : une routine est une routine et sa négligence a de quoi interloquer. Inquiéter ? Il brosse ses dents avec nonchalance, sans grande conviction. Un peu de dentifrice échoue sur son t-shirt magenta. Il en éjecte l'essentiel du pouce, laissant malgré tout une trace visible. Il semble s'en ficher. Il quitte la pièce sans un regard vers son reflet. Mais revient. Il s'empare d'une fleur de douche qu'il mouille et avec laquelle il tente de faire disparaitre la tache. En vain. Il le sait pourtant que la soie de mûrier nécessite un soin particulier. Il réalise. S'en veut. Il ôte son vêtement, le jette dans la pièce d'à côté. Il tourne la tête, s'observe un long moment. Sa mâchoire se tend à mesure que les secondes passent. Son mépris est visible. A cet instant précis, cet homme qui s'aime normalement plus que l'écrasante majorité s'aime, se déteste. Ses lèvres bougent, que dit-il ? Il termine sa diatribe, sur la fin c'est tout juste s'il ne criait pas. Il quitte la pièce.
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Celle-ci est déjà venue une fois, l'an passé. Belle mais sauvage, d'aucuns iraient jusqu'à dire trash ; le genre de bru qu'on ne parade pas aux parents. De longs ongles capsules multicolores, un tatouage bad gurl le long de chaque index, une bague plus ou moins volumineuse à chaque doigt. D'épais sourcils peints sur une surface rasée au laser, de très longs cils en plastique ne dissimulant que trop peu des paupières dorées saupoudrées de paillettes argentées. Une gum chiquée avec une prestance bovine. Un blond de bouteille mal entretenu, potentiellement non-entretenu. Une jupe de rave harlequinesque, des bas résille déchirés aux genoux. Et des talons plateforme indigo pour compléter l'ensemble. Elle tapote ses joues d'un essuie mouillé puis s'admire longtemps, particulièrement satisfaite. Il la rejoint, torse nu. Il sourit mais on n'y croit pas. Il surjoue. Elle lui mord l'épaule, puis le biceps, puis le cou. Petit à petit sa morsure se transforme en suçon. Il se retire. Un peu tard : on peut clairement observer une marque. Elle s'interroge, il l'embrasse. Elle le pousse dans la pièce d'à côté puis l'y rejoint.
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Elle est de retour. La brune. Son sourire est timide mais présent. Pas de couvre-chef. Aucune ostentation, en fait. Simple. Une salopette, un t-shirt blanc, des baskets low cost. Elle inspire longuement, expire longuement. Six fois. Elle se répète ensuite quelque chose, comme un mantra : quoi ? Elle ne semble pas certaine de sa décision. Elle tourne la tête, il a dû l'appeler. Elle fixe la porte, elle est ailleurs. Elle hésite. Elle prend une dernière longue inspiration puis quitte la pièce.
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J'ai senti venir le coup bien avant que ses phalanges ne se joignent. Une telle colère, je ne l'avais jamais vu ainsi. J'ai volé en éclats. Je suis mille. Il n'a même pas pris pas la peine de tout ramasser, loin de là : seuls mes fragments les plus imposants ont trouvé la grâce dans ses mains. Il s'est déplacé, avec moi, avec quelques bouts de moi, cela faisait longtemps que je n'avais pas voyagé. Des années, peut-être des décennies. Avant lui il y a eu l'autre ; ça remonte. Avant l'autre, encore un autre. Avant... peu importe. Me voilà dans une poubelle. L'essentiel de moi. Le reste, poussière, gît sur le lavabo et sur le sol, et bientôt dans l'aspirateur. Comme un sapin de janvier. L'oubli imminent. Pour tes services je t'offre l'oxydation et la déchetterie. Et si tu es sage aucun chien ne te fera dessus. Hors de ma vue, miroir brisé, rappel de mon échec, vestige d'une époque meilleure.